CANNELLE TANC


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Cannelle Tanc, cartographe d’un urbanisme évidé

Par Caroline Perrée

D’une ville à l’autre, mes yeux arpentent le sol d’un territoire ciselé. Une trame urbaine privée de son tissu d’édifices se découpe sous mon regard flâneur. De carte en carte, l’œil chemine au milieu d’un espace évidé. La ville, ainsi dépouillée d’immeubles, révèle l’omniprésence de ses places vertes et de ses rivières sinueuses dans un entrelacs de nervures routières.
Dentellière aux armes aiguisées, Cannelle Tanc multiplie les coups de ciseaux et autres cutters pour effacer les lieux d’habitat et faire apparaître une ville autre. De son fuseau tranchant, elle laisse se dérouler le fil d’un paysage oublié, créant une dentelle de rues dont l’échancrure tenue guide mon œil déboussolé. De cette esthétique de la disparition et du dévoilement, naît le corps d’une ville nouvelle, invisible au quotidien.
Cannelle Tanc, topographe, cartographie des territoires déjà connus pour révéler des aires inaperçues. Géomètre insatiable arpentant un espace autre, qu’elle visualise pour le faire sien et par là même le faire mien par un geste d’intrusion, d’effraction, voire d’excision. Enfreindre l’urbain pour découvrir son armature naturelle, son squelette mobile de rues serpentines comme autant de voies à suivre, de chemins à emprunter. Ciselure citadine où je me perds pour mieux me retrouver. Territoire inconnu, mille fois traversé. Espace mutilé de son ombre bétonnée, les édifices s’évanouissent dans une pratique de l’ablation, non faite pour soigner la ville ni pour la blesser mais pour donner jour à sa trame humaine, à son dédale végétal et à son tissu routier, qui m’invitent à la (re)visiter. Cannelle Tanc découpe, cutérise, détruit le gris des édifices. Pour autant, l’artiste n’est pas démolisseur en bâtiment, ni architecte. D’un coup de cutter, elle révèle et dès lors m’éveille à ma propre territorialité, dévoile ce corps urbain qu’elle m’invite à parcourir pour mieux me spatialiser.
Dévider le fuseau du fil urbain pour découvrir la ville, à l’image de ces cartes dentelées posées sur des photos d’immeubles d’architecte isolés. La carte se fait toile d’araignée, stries ajourées qui voilent l’édifice pour mieux le révéler. L’immeuble ôté dans l’œuvre de la cartographe est soudain réintroduit dans l’œil de la photographe, par une mise en abyme de la ville dans la ville : seul sujet de la photographie, l’édifice architectural occupe tout à coup tout l’espace urbain, symbolisé par le tissu routier disposé sur la photo dans un effet de palimpseste. Le plan ciselé me parle de la ville et me la montre dans la spécificité de sa modernité, dans son tissu de lignes qui se font écho du réseau des rues aux pans des murs, soulignant les traits, accentuant les angles, dessinant les liens entre des sens souterrains et pourtant visibles. Cannelle Tanc n’abolit donc pas l’urbain, elle le choisit et m’invite à découvrir un espace familier sur le mode d’une flânerie dont elle a tissé les fils au gré du lacis citadin.
Architecte malgré tout ? Peut-être mais de volumes. L’artiste se livre à un pliage effréné, méticuleux et opiniâtre de lignes dessinées par la ville, qui s’entrecroisent sur le papier, et elle fait de la carte un objet : cubes, boules, formes triangulaires et circulaires. Elle rompt avec l’habituelle horizontalité du plan et introduit dans l’espace d’exposition une géographie géométrisée. Formes et volumes me convient à regarder ces territoires sous un autre angle, à me les approprier par leur étrange familiarité, à caresser la courbe des rues dentelées, à lancer cette balle urbaine. Jouer avec mon territoire, le réinventer sur un mode ludique ou esthétique, le (re)découvrir dans sa diversité, l’artiste multiplie les pistes d’approche et les voies à suivre en me laissant le choix. Elle m’empêche juste de l’ignorer, de le vivre dans l’indifférence, de le considérer comme déjà vu.
Cartographe d’un imaginaire formel, Cannelle Tanc a recours à une technique de la disparition et de la transformation pour dévoiler ce qui jusqu’à ce jour me semblait familier. Le territoire ainsi exposé révèle une démarche d’exploration d’un espace conçu pour être (re)vécu. Ses cartes me rappellent que mon lieu de vie est bel et bien un lieu à vivre, et pas seulement à habiter.

Caroline Perrée est docteur en Histoire de l’Art (Paris IV-Sorbonne) et professeur de Lettres Modernes. Elle est chercheur associé au CEMCA (Mexico) et enseigne au lycée français de Mexico. Ses recherches portent sur la notion de survivance en art, sur les pratiques magiques et religieuses et sur leurs interactions avec les créations artistiques contemporaines, en Europe et au Mexique.